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Des Juifs qui ont sauvé des Juifs
D'après archives de Yad Vashem et i
nterview du Dr Robert Rozett* par Nate Nelson in “On the Holocaust“ de Yad Vashem

Au cours de l'été 1941, une organisation clandestine composée de personnalités s'est formée à Bratislava, en Slovaquie ; elle est connue sous le nom de "Groupe de travail de Bratislava". Leur objectif premier, sauver les Juifs en arrêtant les déportations. Les deux leaders du groupe s'appelaient Gisi Fleischmann (la dirigeante de la WIZO en Slovaquie) et Rabbi Michael Ber Dov Weissmandel.

"Le destin a voulu que nous soyons séparées, mais le même destin a aussi voulu que pendant les années de la plus grande misère de notre Peuple, ta mère remplisse une grande mission afin de soulager cette terrible souffrance. Si je survis à cette période difficile, je pense que je pourrai dire que je n'ai pas vécu en vain. Dans ce contexte, tu dois supporter la séparation, la souffrance du Peuple d'Israël est au-dessus de toute douleur personnelle".
(Lettre de Gisi Fleischmann adressée à sa fille Aliza, en Eretz Israël, datée du 6 septembre 1943)

À la veille de l'Holocauste, la communauté juive de Bratislava était la plus grande communauté juive de Slovaquie ; c'était un centre religieux et politique juif, siège de la célèbre Yeshiva Pressburg et de l'Organisation sioniste de Slovaquie. En 1930, quelque 15’000 Juifs vivaient dans la ville, soit environ 12 % de la population.

 

Après la création d'un État slovaque indépendant en mars 1939, les Juifs de Bratislava ont fait l'objet de pratiques discriminatoires et de persécutions. Le 1er mars 1942, près de la moitié des Juifs de la ville avaient été expulsés et dispersés dans de petites villes du pays. Durant cette même année de nombreux Juifs de Bratislava ont été déportés dans les camps de la mort en Pologne.

 

Au cours de l'été 1941, une organisation clandestine composée de personnalités s'est formée à Bratislava, en Slovaquie ; elle est connue sous le nom de "Groupe de travail de Bratislava". Ce “Groupe des Six“ est né en réaction à la politique du directeur du centre juif qui obéissait sans hésitation aux autorités slovaques. Son objectif ? Le sauvetage des Juifs.

 

Dès le printemps 1942, le groupe a tenté d'obtenir l'arrêt des déportations de Slovaquie vers la Pologne. Les membres du groupe étaient de différentes convictions idéologiques et religieuses, comprenaient entre autres des sionistes et des orthodoxes, avec à leur tête Gisi Fleischmann et le rabbin Michael Dov Weissmandel. Ils étaient soutenus par un groupe plus large de personnalités publiques et de militants des différents mouvements de jeunesse.

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Gizela ou Gisi Fleischmann était une parente par alliance de Wiessmandel. Elle aussi avait grandi dans un foyer orthodoxe, mais avait été très tôt attirée  par le sionisme et était devenue la présidente de la WIZO en Slovaquie.

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Rabbi Michael Ber Dov Weissmandel, portait un long caftan noir, un chapeau noir et une grande barbe. Il ressemblait à un juif d'Europe de l'Est très traditionnel. Très investi dans le groupe, il en était l’une des figures les plus importantes.

Dans leur tentative d'arrêter les déportations, les membres du groupe ont soudoyé des personnages clés du régime slovaque et de l'ambassade d'Allemagne. Au cours de l'été 1942, ils entament des négociations avec Dieter Wislieceny, le représentant d'Eichmann en Slovaquie, à qui ils versent d'importants pots-de-vin (entre 40 et 50'000 dollars). Les déportations depuis la Slovaquie se sont arrêtées au cours de l'été et de l'automne 1942.  

La plupart des membres du groupe a alors été convaincue de l'efficacité de la corruption dans les relations avec les autorités nazies.

En réalité, les déportations ont été temporairement arrêtées pour diverses raisons : bakchichs versés aux dirigeants fascistes de Slovaquie, intervention du ministre de l'Éducation et du gouverneur de la Banque nationale slovaque -qui n'avaient pas été soudoyés-, et pression du Vatican et des évêques locaux, qui n’appréciaient pas que le président slovaque, le prêtre catholique Jozef Tiso, soit impliqué dans la déportation des Juifs.

 

Par la suite, le rabbin Weissmandel a lancé ce qu'on a appelé le plan Europa - une tentative de sauver tous les Juifs d'Europe en payant une rançon.

 

Les membres du groupe faisaient confiance à Wislieceny et pensaient que si le monde juif pouvait trouver l'argent, les déportations cesseraient. De longues négociations avec des personnalités de la SS ont été entreprises, de novembre 1942 à août 1943. Pendant cette période, les membres du groupe ont établi des contacts avec des organisations juives en Suisse (les représentants de l'American Joint Distribution Commitee et du Yishuv) puis en Europe, ainsi qu'avec des représentants sionistes à Istanbul, afin d'obtenir leur accord sur le plan et leur aide pour réunir la somme nécessaire. Cependant, les négociations avec les Allemands se sont terminées sans aucun résultat. Après coup, il est apparu que ces négociations n'étaient qu'une autre tactique trompeuse employée par les SS.

 

Le groupe de travail a également participé à la création des camps de travail forcé en Slovaquie.

 

Leur objectif visait à convaincre les autorités de la nécessité d’utiliser les Juifs pour le bien-être de l’économie slovaque.

En outre, le groupe s'est occupé d'encourager les Juifs slovaques à fuir vers la Hongrie, jusqu'à l'occupation de la Hongrie en mars 1944, ainsi que de l'accueil des réfugiés juifs de Pologne.

 

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Ce dessin de Hron Auerbach provient de la Collection du Musée d'Art de Yad Vashem

 

Il montre Gisi Fleischmann représentée en Jeanne d'Arc. À la tête du cheval se trouvent les rabbins Michael Weissmandel et Avraham Frieder (à gauche).
Le Dr Yirmiyahu Oskar Neumann, le dernier dirigeant du Centre Juif, tient les rênes.
Ondrej Steiner, le deuxième personnage à gauche, tient une règle.
Wilhelm Fuerst, l'administrateur financier du Centre juif est l'homme aux cheveux blancs qui porte des lunettes.

Derrière eux on distingue Ernst Evals, directeur du département de l'aide sociale du Centre Juif et le Dr Tibor Kovacs qui tient un petit drapeau.

Malgré leur déception face à l'échec du plan Europa, les membres du groupe de travail n'ont jamais cessé leurs efforts pour sauver des Juifs. Ils ont également décidé d’enquêter sur le sort des déportés et de tenter d'aider les réfugiés de Pologne en leur trouvant des cachettes et en leur fournissant de faux papiers d'identité. En même temps, ils ont fait ce qu'ils ont pu pour diffuser l'information sur le meurtre de masse des Juifs, espérant interférer avec la déportation attendue des Juifs hongrois.

 

L'une des premières actions entreprises par le groupe de travail a été d'envoyer des agents pour suivre les déportés vers l'est de la Pologne, afin de documenter leur sort. Bien qu'ils aient souligné que la faim était la principale cause de décès, ces agents avaient déjà signalé un taux de mortalité extrêmement élevé parmi les déportés en juillet 1942. Le Groupe de travail transmet cette information à ses contacts à l'Ouest. En octobre 1942, des informations sont reçues concernant la disparition de Juifs déportés ; une fois de plus, des agents sont envoyés pour vérifier la situation. En novembre, les agents reviennent avec des rapports sur les meurtres commis à Belzec et Treblinka.

À partir de ce moment, le groupe de travail transmet des informations sur les meurtres, principalement dans le cadre des pétitions adressées aux puissances étrangères pour tenter de sauver des Juifs. Weissmandel réussit à envoyer par télégramme un synopsis des protocoles d'Auschwitz à Isaac Sternbuch en Suisse ; il demande que le camp et les lignes de chemin de fer qui y mènent soient bombardés.

Finalement, les efforts du groupe de travail échouent, certains d'entre eux sont arrêtés et, vers la fin de l'année 1944, leurs chefs, Gisi Fleischmann et le rabbin Weissmandel, sont déportés.

Weissmandel réussit à sauter du train de déportation. Gisi Fleischmann a été assassinée à Auschwitz.

Gisi Fleischmann, une femme hors du commun et une mère aimante

 

Gisi avait même aidé d'autres Juifs à quitter l'Europe en passant par la Slovaquie lorsque, au début de la guerre c'était encore possible.

Elle était à la fois très dynamique et très différente du rabbin Weissmandel. Mais ils formaient une excellente équipe et travaillaient ensemble pour diriger une grande partie des activités du groupe.

Avant guerre, elle était une des dirigeantes de WIZO... Son rôle consistait entre autres à soutenir le Yishuv - l'entité juive en Palestine -, à aider les tous ceux qui voulaient faire leur aliya et à participer aux activités sionistes. C'est ce qui l'avait amenée, dès le début de la guerre, à aider les gens à quitter la Slovaquie, si bien que lorsque les Slovaques avaient mis en place un département d’immigration au sein de la direction des autorités juives officielles, elle en est devenue la responsable.

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Bien-sûr, Gisi aurait voulu rejoindre ses deux filles, Judith et Alice qu’elle avait envoyé en Palestine mandataire, avant la guerre. Mais, investie comme elle l’était dans ce combat, elle avait décidé, comme un certain nombre d'autres dirigeants juifs, dévoués à leur communauté, de mettre ses désirs personnels de côté.

Envoyer les Juifs de Theresienstadt en Palestine, ou  les mettre en sécurité, avait été un autre de ses plans. Pour cela, elle était entrée en contact avec l’épouse d'un ministre qui lui avait demandé, en échange, de faire passer son jeune fils en Suisse. Gisi avait promis… Mais le projet avait été découvert et Gisi arrêtée et mise en prison. De là elle avait été envoyée à Auschwitz.

 

Le 17 octobre 1944, son nom fut ajouté à la liste du dernier transport de Slovaquie vers le camp de la mort, suivi des lettres R. U. (Rückkehr unerwünscht-retour indésirable), sur l'ordre explicite d'Aloïs Brunner. Lorsque le train qui la transportait arriva à Auschwitz, le lendemain, 18 octobre, deux noms furent annoncés par le haut-parleur. Celui de Fleischmann était l'un d'eux. Selon le témoignage d'un survivant slovaque, elle fut emmenée par deux officiers SS et on ne la revit jamais plus. Sur ordre d'Himmler, la mise à mort par gaz fut arrêtée à la fin du mois d'octobre. Commença alors l'effacement des traces du génocide.

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Gideon Hausner, procureur au procès Eichmann, a déclaré :

"Le nom de Fleischmann mérite d'être immortalisé dans les annales de notre peuple,
et sa mémoire devrait être léguée aux générations futures comme un exemple radieux
d'héroïsme et de dévouement sans limite."

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Le Dr Robert Rozett est historien senior à l'Institut international pour la recherche sur l'Holocauste, Yad Vashem.

Entre 1993 et 2018, il a été directeur de la  Bibliothèque de Yad Vashem.